AUX ÉCOLIERS D’ALSACE
Camarades, nous savons que vous souffrez d’une grande peine parce que vous êtes séparés de nous;
être séparés de vous, c’est pour nous une grande peine. Si l’on vous dit que nous ne pensons pas à
vous, ne le croyez pas. Nos pères ont vécu longtemps ensemble, citoyens d’une même patrie.
Ensemble, ils ont appris, dans l’avant-dernier siècle, à croire en la dignité de l’être humain et à aimer la justice et la liberté. C’est chez vous, à Strasbourg, que fut chantée pour la première fois la chanson des peuples libres ou qui veulent se libérer, la Marseillaise. Et la Révolution, achevant l’oeuvre de nos
rois, a fait des Alsaciens de vrais Français, patriotes entre tous, parce qu’ils étaient aux bords du Rhin,
l’avant-garde de la France. Si l’on vous dit que nous oublions de pareils souvenirs, ne le croyez pas.
(Ardennes, 1912) ERNEST LAVISSE.
Orthographe - Points d'attention
- séparés : attention à l'accent aigu et à l'accord du participe passé
- Strasbourg : nom propre avec majuscule
- Marseillaise : majuscule car nom propre (hymne national)
- Révolution : majuscule car il s'agit de la Révolution française (événement historique)
- œuvre : attention à la ligature "œ"
- Alsaciens : majuscule car nom de peuple
- Français : majuscule car nom de nationalité
- Rhin : majuscule car nom propre (fleuve)
- avant-garde : attention au trait d'union
Grammaire & Conjugaison
- vous souffrez : 2ème personne du pluriel au présent de l'indicatif
- séparés de nous : accord du participe passé avec le sujet "vous"
- ont vécu : passé composé, 3ème personne du pluriel
- ont appris : passé composé, 3ème personne du pluriel
- fut chantée : passé simple à la voix passive
- veulent se libérer : présent de l'indicatif + infinitif
- achevant : participe présent
- a fait : passé composé, 3ème personne du singulier
Le temps principal
Le passé composé est le temps dominant dans ce texte.
Règle d'emploi : Le passé composé exprime une action achevée du passé, dont le résultat a une incidence sur le présent. Il est particulièrement utilisé pour exprimer des faits historiques dont les conséquences perdurent jusqu'au moment de l'énonciation.
Exemples dans le texte : "ont vécu", "ont appris", "a fait".
On note également l'utilisation du présent pour les vérités générales et pour établir un lien direct avec les destinataires ("nous savons", "vous souffrez").
Homophones potentiellement difficiles
- c'est (pour nous) : verbe être
Pourrait être confondu avec "s'est" (pronom réfléchi + verbe être) ou "ces" (déterminant démonstratif) ou "ses" (déterminant possessif)
Astuce : on peut remplacer par "cela est" pour vérifier s'il s'agit de "c'est"
- si (l'on vous dit) : conjonction de subordination exprimant l'hypothèse
Pourrait être confondu avec "s'y" (pronom + adverbe) ou "ci" (adverbe)
Astuce : le "si" d'hypothèse introduit une condition et peut souvent être remplacé par "dans le cas où"
- ou (qui veulent se libérer) : conjonction de coordination exprimant l'alternative
Pourrait être confondu avec "où" (pronom relatif ou adverbe de lieu)
Astuce : "ou" sans accent peut être remplacé par "ou bien"
- chez (vous) : préposition indiquant le lieu
Pourrait être confondu avec "chai" (lieu où l'on conserve le vin)
Astuce : "chez" est toujours suivi d'un nom de personne ou d'un pronom
Ponctuation
Le texte utilise efficacement le point-virgule pour séparer des propositions liées par le sens.
Les virgules sont utilisées pour délimiter des appositions et des compléments circonstanciels.
La présence de phrases injonctives ("ne le croyez pas") qui ponctuent le texte en début et fin.
Vocabulaire et expressions
- camarades : compagnons, amis (ici utilisé dans un sens patriotique)
- avant-dernier siècle : référence au XVIIIe siècle (puisque le texte date de 1912)
- dignité de l'être humain : valeur fondamentale des droits de l'homme
- la Marseillaise : hymne national français, composé par Rouget de Lisle à Strasbourg en 1792
- l'œuvre de nos rois : fait référence à la construction progressive de la nation française
- patriotes entre tous : expression signifiant "les plus patriotes de tous"
- avant-garde : première ligne de défense, position avancée
Style et analyse
Le texte adopte un style oratoire et solennel caractéristique des discours patriotiques. Il s'adresse directement aux Alsaciens avec un "vous" qui crée un dialogue. L'auteur utilise de nombreuses références historiques pour rappeler les liens indéfectibles entre la France et l'Alsace. Le texte est structuré autour de l'anaphore "Si l'on vous dit... ne le croyez pas" qui encadre le propos et lui donne une force persuasive.
Contexte littéraire
Ce texte est un discours patriotique écrit par Ernest Lavisse en 1912, dans le contexte de l'Alsace-Lorraine annexée par l'Allemagne depuis la guerre de 1870. Il témoigne du sentiment de perte ressenti par les Français et de leur volonté de maintenir un lien avec les provinces perdues. Le texte s'inscrit dans un mouvement littéraire patriotique qui cherchait à entretenir l'esprit de "revanche" et le souvenir des provinces annexées.
Anecdotes
- Ernest Lavisse (1842-1922) était un historien français et un pédagogue influent, connu pour ses manuels d'histoire destinés aux écoliers de la IIIe République, qui ont façonné la vision de l'histoire de plusieurs générations.
- Ce texte fait référence à l'annexion de l'Alsace-Lorraine par l'Allemagne après la défaite française lors de la guerre de 1870. Ces territoires ne redeviendront français qu'après la Première Guerre mondiale, en 1918.
- La Marseillaise, mentionnée dans le texte, a effectivement été composée à Strasbourg par Rouget de Lisle dans la nuit du 25 au 26 avril 1792. Elle s'appelait à l'origine "Chant de guerre pour l'armée du Rhin".
Ecouter à nouveau l'enregistrement de la dictée ici 
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